Conférence de presse de Jean-Yves Le Drian, à l’occasion de la tenue du conseil de coopération franco-russe sur les questions de sécurité

Moscou, le 9 septembre 2019

"Nous sommes ici pour mettre en place un dialogue franc et exigeant appelé de ses vœux par le président Macron à l’occasion de sa rencontre avec le président Poutine à Brégançon. Ce souhait du président de la République procède de plusieurs constats, le premier c’est que la Russie fait partie de l’Europe, c’est une évidence géographique, c’est aussi une évidence historique et culturelle que l’on perd parfois de vue. La Russie doit demeurer un pays fondamentalement européen. Une importante séquence mémorielle, qui débutera en novembre, devrait le rappeler à ceux qui l’oublient. Nous avons une histoire commune, faite de drames, de tragédies, mais aussi de coopérations, et nous commémorerons ensemble, dans les prochains mois, les trente ans de la chute du Mur de Berlin, la réunification de l’Europe et les 75 ans de la fin de la Seconde Guerre mondiale, que le président Macron viendra commémorer à Moscou le 9 mai prochain.

Le moment est venu, le moment est propice, pour travailler à réduire la défiance entre la Russie et l’Europe qui devraient être des partenaires sur les plans stratégique et économique, et qui devraient d’autant plus être des partenaires qu’il y a beaucoup de liens qui nous unissent. Et la France veut agir en ce sens.

Le second constat, c’est que nos divisions nuisent à nos intérêts réciproques. Nous avons connu, ces dernières années, de grandes difficultés avec la Russie, car nombre d’actions, je ne vais pas revenir sur l’ensemble, sur l’Ukraine, sur les attaques chimiques, sur la situation en Syrie, sur l’attaque contre le MH-17, nombre de situations nous ont amenés à avoir de la défiance à l’égard de la Russie. Mais, nous gardons aussi des intérêts en commun. Le premier d’entre eux est d’agir en puissances souveraines, actrices de leur propre sécurité, et actrices de la sécurité internationale. Notre conviction est que si nous ne parvenons pas à construire quelque chose d’utile avec la Russie, nous resterons dans une tension et surtout dans une défiance stérile, avec des conflits gelés en Europe, qui causent chaque année des centaines de morts, avec des risques d’escalade militaire incontrôlée.

Donc, je crois, comme le président de la République nous a incités à le faire, à la nécessité de renforcer notre dialogue avec la Russie. Ce doit être un dialogue exigeant, un dialogue sans naïveté, mais un dialogue que nous mènerons dans le respect de nos principes, dans le respect de nos intérêts et de ceux de nos partenaires, en particulier au profit de la sécurité de tous les Européens. Il est évident que ce dialogue ne sera productif que s’il est réciproque et produira des résultats tangibles et concrets. Son objectif est à la fois simple et clair : faire en sorte que les principes de la sécurité en Europe, les valeurs de la sécurité en Europe, soient partagés entre nos deux pays.

La reprise des réunions du conseil de coopération franco-russe sur les questions de sécurité s’inscrit dans cette démarche et le format 2+2 offre en effet un cadre de discussion utile pour évoquer les dimensions politiques et militaires des différents sujets de crises qui affectent nos deux pays et plus largement le continent européen, et au-delà. Il ne s’agit pas de mettre de côté les points de divergence, il s’agit au contraire de les formuler, pour tenter d’en comprendre les sources, et ainsi pour tendre vers leur règlement.

Le contexte stratégique actuel est source d’inquiétudes, le traité sur les forces nucléaires intermédiaires a pris fin, il existe une menace d’un retour à la course aux armements. Nous ne pouvons pas aujourd’hui nous permettre de faire l’économie d’un dialogue approfondi sur ces questions, si nous voulons retrouver le chemin de la stabilité stratégique. Et c’est dans ce contexte que nous sommes venus proposer à la Russie, au nom du président de la République, un nouvel agenda de confiance et de sécurité, proposer un dialogue structuré, sur la sécurité et la stabilité de l’Europe. Il nous apparaît qu’il faut, dans cette volonté-là, agir dans cinq directions complémentaires :

d’abord renforcer notre coopération bilatérale dans les domaines prioritaires qui portent déjà des résultats positifs, je pense aux enjeux de sécurité nationale, comme la lutte contre le terrorisme, je pense aux domaines de grande technologie, tels que le nucléaire civil ou les sciences de l’environnement et du climat, je pense au climat en tant que tel, dans la perspective de la COP25, je pense à la culture, au renforcement des liens entre nos sociétés civiles, je pense à la mise en œuvre du dialogue de Trianon, et nous avons, sur l’ensemble de ces sujets-là, décidé de confier à nos secrétaires généraux de travailler ensemble à cet agenda bilatéral pour qu’il se fructifie et qu’il donne des résultats significatifs rapidement.

Deuxièmement, en créant des mécanismes bilatéraux de dialogue et de transparence sur les enjeux stratégiques et de défense afin de prévenir tout risque de malentendu et donc d’escalade involontaire. Cela vaut pour le nucléaire, pour le spatial, pour le cyberespace, pour les forces conventionnelles. Il faut assumer les moyens de notre défense et de la dissuasion, mais d’une façon qui ne soit pas escalatoire. Nous devons donc rester les acteurs responsables de notre propre sécurité à cet égard.

Troisièmement, nous voulons agir ensemble vers une restauration progressive de la stabilité stratégique en Europe, afin de fonder cette nouvelle architecture de confiance et de sécurité que le président Macron a appelé de ses vœux, car le continent européen ne sera jamais stable, ne sera jamais en sécurité, si nous n’avons pas des relations très clarifiées avec la Russie.

Quatrièmement, cette architecture de confiance et de sécurité renouvelée doit s’ancrer dans la dimension humaine de notre relation, dans l’esprit des grands principes du Conseil de l’Europe et de la Charte de Paris, à la veille de son trentième anniversaire en 2020, car l’Europe c’est aussi un héritage commun de valeurs et de principes, et c’est forts de cette conviction que nous avons soutenu le retour de la Russie à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe.

Enfin, et c’est le cinquième axe, nous devons poursuivre notre dialogue pour agir ensemble face aux défis internationaux et aux crises auxquelles nous sommes confrontés à l’extérieur de l’espace européen et contribuer ainsi à renforcer notre sécurité commune. Sergueï Lavrov vient d’évoquer l’ensemble des questions que nous avons abordées au cours de la matinée, et des crises que nous avons évoquées ensemble.

Bien sûr, aucun rapprochement durable entre la Russie et l’Europe ne pourra avoir lieu sans des progrès sur le dossier ukrainien. Nous estimons que le contexte y est aujourd’hui favorable, peut-être plus qu’il ne l’a jamais été en trois ans. Nous avons constaté, ces dernières semaines, des avancées significatives. La libération, samedi, de 70 prisonniers, dont les 24 marins détenus depuis novembre 2018, est une manifestation concrète que la France avait fortement encouragée. Il est crucial que les parties continuent de mettre à profit ce contexte favorable, pour progresser vers la pleine mise en œuvre des Accords de Minsk. Nous souhaitons que puisse être organisé prochainement, à Paris, un sommet en format Normandie, comme l’ont déjà initié nos deux présidents à Brégançon.

Voilà l’agenda ambitieux que je suis venu porter aujourd’hui à Moscou, avec ma collègue Florence Parly. Nous sommes venus porter, au nom du président de la République, un agenda de coopération, un agenda de dialogue, tourné résolument vers l’avenir, un agenda qui ne peut avoir de sens que s’il a des résultats concrets, et qui ne peut avoir de sens que s’il se fait dans la réciprocité des avancées communes. Merci de votre attention."

Dernière modification : 16/09/2019

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